Accordée avec fraude

Accordée avec fraude, De Ahidjo à Biya: Comment sortir du cycle des élections contestées

La vie politique du Cameroun est à ce jour, plombée par la contestation des résultats à l’élection présidentielle d’octobre 2018.

En prenant de la profondeur sur l’histoire du Cameroun, on s’aperçoit que le contrôle des résultats des consultations électorales est la clé de voûte du système qui règne sur le pays, depuis l’indépendance. Inscriptions, établissement des listes et cartes, déroulement du scrutin, dépouillement, dénombrement des votes et proclamation des résultats : toutes ces opérations sont sous contrôle du pouvoir en place et aucune voie n’est donnée à la «surprise».

De l’indépendance à nos jours, en faisant appel aux sources et aux témoignages du passé, depuis Ahmadou Ahidjo jusqu’à Paul Biya, l’auteur démonte les systèmes qui ont toujours et en tout temps, considéré les élections comme un simple outil de légitimation d’un pouvoir tenu par une main de fer, plutôt que comme une compétition à la loyale, pouvant laisser la victoire au camp qui aura remporté le plus grand nombre de suffrages. Ce site d’observation de la vie politique permet de faire un certain nombre de déductions sur la gouvernance qui s’ensuivra et sur l’écosystème politique et sociétal du pays.

Ce faisant, l’auteur met le doigt dans l’engrenage de la politique camerounaise, à l’un des points où ça coince. Seule une solution concertée, clarifiée et inclusive, permettra au Cameroun de sortir du bourbier politique dans lequel il s’est enfoncé. Jean-Bruno Tagne est journaliste politique.

Au commencement était la fraude, PP. 26 – 27

En février 1946, Robert Delavignette est nommé gouverneur à Yaoundé. Il doit superviser les élections à l’Assemblée nationale française du 10 novembre 1946. Il y a désormais deux sièges pour le second collège, celui des Africains. Dans la circonscription électorale du Nord, l’administration coloniale a pris les autorités traditionnelles de cours ; ces dernières n’ont pas eu le temps de s’organiser pour présenter une candidature locale, favorisant ainsi et de fait « l’élection » d’un Français noir d’origine martiniquaise, Jules Ninine, soutenu par le gouverneur Delavignette et le chef de la région du Nord, Maurice Delauney. Ce dernier a été à la manœuvre pour organiser une fraude électorale à grande échelle en faveur de Ninine. « Le jour du scrutin, confiera Maurice Delauney, chef de la région du Diamaré, c’était le folklore. Certains chefs de bureaux de vote, pour faire “bonne manière“, avaient tendance à “bourrer“ un peu les urnes. Et, à l’heure du dépouillement, on comptait plus de bulletins que d’électeurs inscrits ! Mais tout était remis en ordre sur le procès-verbal… » C’est donc ainsi qu’un… Français, Jules Ninine, va battre Arouna Njoya et Gaston Kingué-Jong pour représenter le Cameroun à l’Assemblée nationale française... PP. 26 – 27


Le pénalty de Maurice Kamto, PP. 118 – 119

Sans rien dire de plus, si ce n’est un rapide « Merci », Maurice Kamto se retire suivi de ses principaux lieutenants. Les journalistes libèrent péniblement la salle. Ils veulent en savoir plus. Mais personne pour leur répondre. Même pas Olivier Bibou Nissack, le porte-parole du candidat du Mrc à l’élection présidentielle. Tout a été dit dans le discours du candidat Kamto, qui vient de revendiquer très solennellement sa victoire. Les réseaux sociaux s’emparent de cette déclaration qui devient très vite virale. Sur quoi Maurice Kamto se base-t-il pour annoncer sa victoire à l’élection présidentielle 24 heures seulement après la fermeture des bureaux de vote ? De quels éléments dispose-t-il ? Quelle mouche a bien pu piquer le professeur d’université si souvent pondéré pour faire une telle déclaration ? Et s’il avait raison ? Les questions se bousculent. Les réactions, elles, ne vont pas tarder. Dans les rangs du pouvoir et du Rdpc dont le candidat Paul Biya vient ainsi d’être « battu », on est sonné. Le coup est parti trop vite. Ils ne l’ont pas vu venir. Mais la riposte est très rapidement organisée. Quelques faucons suggèrent l’interpellation pure et simple du candidat du Mrc que l’on accuse de vouloir déstabiliser le pays. Les plus modérés pensent qu’une telle action serait contreproductive et contribuerait au contraire à envenimer la situation. Des réactions en cascade vont suivre, condamnant tous avec la plus grande fermeté et violence ce que d’aucuns qualifient d’imposture. La première salve de ripostes est lancée par le secrétaire général du Comité central du Rdpc, Jean Nkuété. Le soir-même de la fameuse déclaration de Maurice Kamto, une conférence de presse est rapidement organisée à l’hôtel Hilton de Yaoundé. Les principaux cadres du parti au pouvoir sont là. Jacques Fame Ndongo, le ministre de l’Enseignement supérieur et secrétaire national à la communication du parti, joue le maitre des cérémonies. Les mines graves que commande cette situation inédite sont de mise. Le visage presque dissimulé derrière une forêt de micros, Jean Nkuété commence par saluer une élection présidentielle qui s’est déroulée dans « le calme et la transparence », sous le regard des observateurs nationaux et internationaux. « Tout au long de la campagne électorale et le jour du scrutin, nos compatriotes se sont illustrés par leur civisme et leur patriotisme, preuves de leur maturité politique et de l’enracinement profond de la démocratie dans notre société », se réjouit-il. Sur la sortie du candidat du Mrc, Maurice Kamto, Jean Nkuété se montre pour le moins violent. Il dénonce pêle-mêle l’immaturité, l’irresponsabilité et des déclarations sans fondement de son auteur : « Alors que le peuple camerounais attend, sereinement, la proclamation des résultats du scrutin par le Conseil constitutionnel devant intervenir dans quinze jours, au plus tard, conformément au Code électoral, certains candidats tiennent des discours enflammés pour s’autoproclamer vainqueurs et appellent au soulèvement des populations pour défendre leur prétendue victoire, en créant un climat de tension, d’insécurité et de violence dans le pays.


Le phénomène Cabral Libii, PP. 195 – 196

Autour de 17h ce jour-là, Cabral Libii débarque au Trésor situé à Bonanjo, le quartier administratif de Douala. La scène est pour le moins insolite. Il arrive essoufflé, les mains bien chargées. 30 millions de francs Cfa en liquide qu’il a trimbalés dans toute la ville jusqu’aux bureaux du Trésor. Quelques fonctionnaires, informés de l’arrivée du candidat, sont sortis des bureaux armés de leurs téléphones portables pour immortaliser ce moment à la fois baroque et historique. Les premières images filtrent dans les réseaux sociaux ; on y voit Cabral Libii, l’air hagard sur une chaise, devant des liasses de billets de banque. Il faudra quelques dizaines de minutes au personnel pour s’assurer que le compte est bon. Surtout qu’à ce moment-là, il y a eu coupure de courant. La question est sur toutes les lèvres. On la lui sérine partout, dans toutes les interviews : « Comment avez-vous fait pour rassembler les 30 millions ? » Et sa réponse est invariable : « J’ai demandé et on m’a donné. » Une façon pour ce chrétien pratiquant de reprendre des paroles bibliques célèbres : « Frappez, on vous ouvrira ; demandez, on vous donnera. » Mais qui est donc ce « On » ?